By Billy Mongole The Afro News Kinshasa
Nous sommes au cœur du continent noir, en République Démocratique du Congo. Ce pays grand à la taille d’un sous continent vient de connaître l’une des périodes le plus sombres de son histoire et peut être celle de l’humanité contemporaine.
Maintenant ce ne sont pas les armes qui parlent, moins encore les cris des femmes et filles victimes du viol ; maintenant c’est une tragédie muette des enfants accusés de la sorcellerie dans une société en pleine dérive. Un véritable drame fondé sur base des simples croyances qui prennent pour proie l’enfant « sorcier », dont on impute la responsabilité de tous les malheurs qui secouent la famille.
A Kinshasa la capitale, jonchent ici et là des mineurs forcés à consacrer leurs vies dans la rue, à la merci du hasard. Organisés en bande urbaine, ils ne sont pas moins de 35.000 enfants à errer chaque jour dans différents quartiers de «Kin La Belle » et à y passer chaque nuit à la belle étoile. Ici on les appelle les « Schegués ». Ils survivent grâce à la mendicité, au vol et à des travaux médiocres. La plupart parmi eux sont les rescapés du drame des enfants sorciers et ont connu tous presque la même histoire : torture, brûlure, châtiment, injure, rejet…
Au Congo la tragédie des enfants sorciers est une réalité inavouable pour ces milliers d’enfants qui ne savent pas à quel Saint se vouer. Face à eux, une société largement inondée des croyances et des mythes profitant de leur ignorance. Ils sont plusieurs de ces parents qui ont rejeté leurs propres enfants du simple fait qu’ils sont accusés de sorcellerie.
Depuis l’indépendance une pluie des crises s’abat de manière intermittente en République Démocratique du Congo. Chômages, inflations, guerres répétées, problèmes sociaux, crises économiques et politiques ont étés au rendez-vous de l’histoire de ce pays potentiellement riche et dont sa population demeure l’une des plus pauvres de la planète. La pauvreté et la misère ont coïncidé au début des années 90 avec la prolifération des « églises de réveil » qui ont vue le jour Les patrons de ces églises, les pasteurs et prophètes, se déclaraient ne pas appartenir à l’église catholique, ni à celle protestante. Ils ont recueillit beaucoup des adeptes dans tout le pays et ont rependu des prédications faisant croire que seuls les sorciers étaient à la base de leurs misères. C‘est en ce moment là que le concept de l’enfant « sorcier » est né ! La démarche était simple : une prophétie ou une vision du pasteur suffisait pour accuser un enfant de sorcier. Une forme de sacralisation de ce que dit le pasteur. Et ce sont des familles généralement pauvres qui ont cultivé la crainte liée à l’enfant sorcier. Résultat : l’enfant est soumis, en guise des représailles, à des sévices et voire même au rejet.
Au centre de Kinshasa, dans un orphelinat où certains enfants accusés de la sorcellerie ont pris refuge, l’une d’entre eux nous confie son histoire : « Je m’appelle Jackie. Mes parents se sont divorcés à l’âge où l’on ne se souvient de rien. A l’âge de dix ans maman, a confié mon éducation à la responsabilité de ma tante. Au début tout était en harmonie. Mais quand ma tante et son mari ont perdu leurs emplois, nos relations ont commencé à se dégrader. Un jour à l’église, le pasteur leur a dit que j’étais sorcier et que j’étais à la base du chômage qui leur frappé. C’était le commencement de mon calvaire… » .
Chaque semaine ces églises se voient bombées par des personnes qui viennent chercher un remède à leur malheur. Ils ont des problèmes divers : voyage, chômage, mariage, etc. Accablés de douleur, la plupart des personnes s’accrochent à des préjugés et désignent le plus souvent à tort ou à raison un enfant, parfois à l’âge des nourrissons, d’en être le responsable. Les pasteurs n’hésitent pas un instant de défendre la vision de « Dieu » contre les sorciers.
« La sorcellerie est une réalité » a lâché un pasteur. « Nous avons déjà connu des enfants qui ont accepté leur état de sorcellerie et nous procédons à des séances d’exorcisme pour délivrer l’enfant des esprits diaboliques» a-t-il poursuivit. Des enfants facilement manipulables, sans armes de défense et qui subissent par ignorance les règles des « grands ». Une fois traîné à l’église par sa famille, l’enfant « sorcier » passe contre son gré par des exorcismes aussi étonnant, qui impliquent des jeûnes forcés et des pressions psychologiques.
Vers la moitié des années 90, la capitale congolaise a connu une large diffusion des films chrétiens montrant les aveux des enfants accusés de la sorcellerie, des exorcismes étranges et de la victoire de « l’esprits saint » face aux petits sorciers. Ces films appelés en langue urbain « Karachika », qui veut dire film des sorciers, sont venus exacerbés des croyances et des mythes au milieu de la population congolaise. Au final, la superstition et les mauvais songes ont gagné d’intensité dans la plupart des familles. « Quand ma mère est morte, mon père s’est remarié. Avec ma marâtre tout n‘allait pas mieux. Elle ne cessait de m’accuser d’être sorcière et se défendait de m’avoir vu dans un songe en train de la menaçait de mort et que chaque soir elle voyait un chat noir défilé autour de sa chambre. Papa était convaincu par ses accusations. Elle me battait chaque jour dans l’indifférence absurde de mon père. J’ai décidé de rejoindre la rue par après… » m’a dit Hervé, un jeune enfant à l’Ouest de Kinshasa. Ces témoignages ne sont pas uniques à Kinshasa comme partout ailleurs au Congo, ils sont des milliers à vivre le même calvaire au quotidien. Les uns dans le silence, les autres dans l’indifférence de ceux qui pourraient leur apporter secours. Pour beaucoup des Kinois cette tragédie constitue une réalité ordinaire. « C’est presque chaque jour qu’on entend parler de l’enfant sorcier. Si rien ne marche, il y a quelque chose de mécanique qui pousse les gens à taxer un enfant de sorcier » Affirmait un habitant de Kinshasa. « C’est dommage que les gens s’habituent avec ce rythme, même en cas des petits problèmes » A-t-il renchérit. En cas de maladie, d’un décès, d’un accident ou de tout autre malheur, c’est l’enfant malade, l’enfant handicapé, l’enfant orphelin et l’enfant issu de divorce qui est souvent visé.
Outre cela, les traditions congolaises ont apporté une contribution importante à cette tragédie. Le Congo est un pays peuplé essentiellement des Bantous, un peuple fermement lié à sa tribu, à son clan et à ses traditions. Dans sa philosophie, le bantou considère qu’à l’exception de l’extrême vieillesse, la mort est toujours imputable à des facteurs externes tels que la sorcellerie, le fétichisme et la malédiction. Dans les temps anciens, le chef du clan convoquait la consultation du village si jamais une personne jeune mourait. Certes beaucoup des choses ont changé au fil du temps, mais les croyances liées à la sorcellerie reste encore présent dans la pensée et l’imagination des beaucoup des personnes. Apres la colonisation, il fallait attendre trois décennies pour entendre parler de « l’enfant sorcier ». Trois décennies pour voir le début de l’exode rural massif vers Kinshasa la capitale. L’exode n‘a pas
emmené que des personnes dans la capitale congolaise, mais aussi des croyances dont il était rare de découvrir autrefois dans cette ville civilisée. Aujourd’hui Kinshasa compte près de 10 millions d’habitants, dont la majorité vit à la débrouille, et constitue par l’occasion la deuxième ville la plus peuplée d’Afrique noire après celle de Lagos, au Nigeria. La pauvreté et la misère ont fait resurgir des croyances qu’on croyait bien disparues dans cet ancien bastion des colonisateurs belges.
Dans un pays déjà dépassé par plusieurs drames, la tragédie des enfants sorciers n’attire pas une attention particulière chez les dirigeants congolais. « La loi congolaise prévoit des sanctions à quiconque accuserait un enfant de sorcier, me déclarait un fonctionnaire d’une des municipalités de Kinshasa, mais vous comprenez qu’il est assez difficile d’avoir accès à ce genre de situation. Tout se passe entre la famille et l’église… »
Derrière cette tragédie, ce sont des milliers d’enfants qui voient leurs avenirs compromis, dans un pays où il n’existe pas de système de protection de l’enfance. Même des organisations non gouvernementales sont débordées par le nombre croissant de ces enfants accusés de la sorcellerie. Ceux qui choisissent la rue pour se protéger savent qu’ils n’auront pas ce qu’un enfant devrait avoir. Une fois dans la rue, c’est l’alcool, la drogue et une vie de jungle qui les attendent. Certains y laissent leur peau. Le mystère dans cette histoire, est qu’on ne saura jamais prouver que ces enfants accusés de la sorcellerie sont réellement des sorciers. Mais entre-temps, ils continuent à connaître un sort qu’ils n’ont pas choisi, parce que tout simplement les croyances dictent la majorité des familles. Des droits bafoués intermittemment et des atteintes à l’intégrité morale et physique sous silence dans une société qui s’écroule sous nos yeux.

























